SOUVENIRS DE MAI 68

Publié le par Evelyne et Lucien RUTY

         Vus d’un escorteur d’escadre pris dans un temps de chien, les premiers troubles parisiens n’appelèrent pas particulièrement la compassion des marins plus occupés à dégueuler tripes et boyaux qu’à s’intéresser aux états d’âme d’une jeunesse dont l’ambition n’était pas de réussir ses études aux frais de papa-maman et du contribuable mais – toutes affaires cessantes – d’aller copuler dans les dortoirs des filles et, si les pompons rouges déploraient le désordre, ils ne prenaient pas trop à cœur les provocations d’un affreux rouquin à la nationalité indéterminée qui, en éructant au visage d’un CRS désarmé par la discipline, se préparait un avenir politique en même temps que se levait une nouvelle génération de résistants. Les choses virèrent de bord quand, spécialiste de la CGT  en tête, les syndicats vinrent encadrer les potaches. Quand on apprit que Mitterand qui était venu faire don de sa personne aux émeutiers avait dû fuir se cacher dans une cage d’escalier. Quand on découvrit la fuite de De Gaulle à Varennes… ! Il faut dire que, plus habitué à faire la guerre derrière un micro que les armes à la main il avait embarqué sa femme et les siens pour un tour d’hélico en Allemagne. Et, quand le bruit courut que les héros de l’Algérie française allaient être amnistiés, on comprit qu’avec la bénédiction de l’Armée on allait rétablir l’ordre. Le jour même, sur la base aéronavale d’Hyères, des avions embarquaient les commandos marines qui chantaient « on va manger du bifteck d’étudiants » . C’est alors seulement que les marins ont cru à la guerre civile. J’y ai cru aussi et me trouvai bien embarrassé : Paris n’était ni Budapest ni Prague et tirer sur des Français, même si – divorce entre l’Armée et la nation aidant - certains auraient bien aimé venger nos soldats tués en Algérie avec les armes fournies aux fellaghas par des traîtres aux ordres de Moscou. Et puis la situation s’apaisa : De Gaulle revint en triomphe, les syndicats obtinrent que le gouvernement se déballonne une fois de plus et les étudiants, flamberge au vent,  repartirent à l’assaut des dortoirs des filles.

Et moi je me souvins que dix ans plus tôt, j’avais assisté à Alger aux derniers sursauts d’enthousiasme national dont  mon malheureux pays fut encore capable.

                                                                       Lucien RUTY

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