UNE CROIX POUR BEYROUTH

Publié le par Evelyne et Lucien RUTY

          En 1984 il y avait à Beyrouth des Libanais de religion chrétienne et des Libanais de religion musulmane. Presque tous étaient d’une même origine arabe mais, grâce au mandat exercé par la France sur cet ancien territoire ottoman, une grande partie de la population était fortement occidentalisée.

         La ville était partagée en deux par une large bande de végétation, de ruines et de décombres  appelée « la ligne verte » qui faisait frontière depuis le port jusqu’aux  premiers contreforts du Mont Liban au Nord et du Djebel Druze au Sud par lesquels la route de Damas débouchait dans la plaine de la Bekaa.

         Les Chrétiens, à l’Est de la ville, s’appuyaient sur un arrière-pays littoral et montagneux, qu’ils avaient baptisé « le réduit chrétien » aux limites duquel ils étaient au contact des Syriens. Les Musulmans, eux, tenaient l’Ouest et le Sud de la cité, par où ils communiquaient avec les montagnards Druzes,  les grosses agglomérations chiites de l’Iklim-el-Karoub et les très nombreux camps de réfugiés palestiniens qui longeaient le bord de mer et la frontière israélienne.

         Ce schéma ne doit pas laisser penser que le Liban était strictement coupé en deux. Des poches musulmanes existaient dans les secteurs chrétiens, comme des enclaves chrétiennes se trouvaient chez les Musulmans. En outre, chez les uns comme chez les autres, des factions rivales, des clans pratiquant le clientélisme à la manière romaine et des féodalités représentant les plus anciennes grandes familles venaient encore plus morceler le pays… pas plus grand qu’un grand département français ! Les Syriens et les Israéliens, et même des Iraniens, occupant chacun une partie du territoire, fragmentaient encore plus la mosaïque. Circulant dans les secteurs les plus turbulents  d’où pouvaient toujours jaillir des combats qu’ils n’avaient pas les moyens de prévenir, des soldats de l’ONU (les Casques bleus) faisaient de la figuration sous les yeux des populations qui comptaient les coups et appuyaient ouvertement les Palestiniens revendiquant la restitution de la terre de leurs ancêtres que les Occidentaux avaient confisquée pout y créer un état juif en compensation du génocide subi par les Juifs d’Europe dans la deuxième guerre mondiale.

         Ces Palestiniens, Musulmans pour les 2/3, Chrétiens pour le 3ème, constituaient une Nation sans territoire. Chassés de la Palestine lors de la création d’Israël, ils avaient tenté de faire main basse sur la Jordanie où ils étaient déjà nombreux à l’époque turque. Ne s’embarrassant pas de considérations superflues, le roi de Jordanie qui avait déjà perdu Jérusalem-Est lors du précédent conflit arabo-israélien, lâcha les féroces Bédouins de la Légion Arabe qui firent un tel carnage de Palestiniens que l’Histoire en a conservé le souvenir sous le titre de « Septembre noir ». Les survivants furent accueillis par un peuple généreux ce qui ne les empêcha pas de tenter avec le Liban la main mise qui avait échoué avec la Jordanie. Ce fut d’autant plus facile à réaliser que l’Armée libanaise était constituée essentiellement de Chiites, confession majoritaire chez les Palestiniens, naturellement intéressés au combat de leurs coreligionnaires.

         A force de pénétration patiente dans toutes les structures de l’administration, les Palestiniens avaient tissé une toile d’araignée dans laquelle ils avaient enveloppé les Libanais. Ils étaient aussi bien dans la police que dans la gestion des gros secteurs de l’économie. Les hostilités débutèrent, dans le quartier pauvre d’Aïn-er-Roumané, quand les Chrétiens prirent conscience que les camps de réfugiés se multipliaient et visaient à insérer des combattants entre la ville et le « réduit chrétien ». Ils étaient en train de s’approprier le Liban… d’abord au détriment des Chrétiens, ensuite à leur propre avantage.

         Beyrouth reproduisait à son échelle les divisions du Liban. Des milices armées voyaient le jour presque quotidiennement. Séparés par la fameuse « ligne verte », Chrétiens et Musulmans étaient également

Chez les premiers on trouvait des nationalistes, des pro-Syriens et

des pro-Nasseriens, des communistes figuraient dans deux milices : une pro-musulmane, l’autre pro-chrétienne. Il existait même une milice chrétienne, pompeusement baptisée « Armée du Sud-Liban », payée, armée et soutenue par Israél dont elle protégeait les confins du côté du plateau du Golan… En outre, l’appartenance à des confessions différentes n’arrangeait rien : les Chrétiens étaient Maronites à près de 50% ; le reste était le plus souvent Catholique et/ou Orthodoxe de rite grec mais aussi Catholique et/ou Orthodoxe de  rite latin ; les Arméniens étaient aussi Catholiques et/ou Orthodoxes de rite arménien mais, en plus, étaient les descendants des Arméniens rescapés des massacres turcs du début du XXème siècle. Les Français s’étaient attachés à évangéliser pendant que les Américains, avaient

introduit différentes confessions protestantes. On trouvait également des églises chaldéennes et des syro-chaldéennes. Vouées au seul exercice de leur culte elles n’entretenaient pas de milice et, de ce fait, étaient moins visibles. En fait je n’en ai jamais vu pas plus que je n’ai jamais découvert cette église où, paraît-il, on priait en araméen, la langue du Christ.

Côté musulman, les choses n’étaient pas plus claires. Les Sunnites, notables jadis majoritaires à Beyrouth, occidentalisés et regardant en permanence vers Paris, cédaient lentement du terrain aux Chiites du Sud-Liban. Pour tenter d’enrayer le phénomène, ils s’appuyaient sur les Sunnites des milices palestiniennes pour confiner les Chiites dans le Sud pauvre et surpeuplé. Ces Chiites , souvent assimilés aux Palestiniens, étaient généralement des réfugiés du Sud qui avaient été reçus dans la nationalité libanaise. Ils vivaient entourés d’enfants dans la banlieue Sud de Beyrouth, dans des immeubles en ruine. Les Chiites se reconnaissaient dans deux Mouvements principaux : les Nationalistes du Mouvement Amal et ceux du Hezbollah (le parti de Dieu) inspirés par l’Ayatollah Khomeyni,  pro-Iraniens, violemment anti-Occidentaux. C’est eux qui détenaient nos otages et qui enlevaient fréquemment des Beyrouthins qui se présentaient aux points de passage de « la ligne verte » ou pire, interceptaient des taxis, en extrayaient certains passagers ciblés et les abattaient sur place. J’ai assisté à deux de ces enlèvements, chacun ne durant pas plus de deux minutes : l’un au passage du Musée  ne suscita pas la moindre réaction des quelques FSI (Forces de Sécurité Intérieure = sorte de CRS) dont le chef accepta sans vergogne une enveloppe des mains du chef du commando. L’homme enlevé a été jeté dans une camionnette et emmené dans le quartier chiite. L’autre, plus dramatique, s’est passé sur la corniche Mazraa où je patrouillais en jeep accompagné d’un gendarme français. Pendant qu’un milicien vêtu en « Gardien de la Révolution » (vrai ou supposé Iranien) nous tenait en respect avec sa Kalachnikov, deux de ses acolytes s’emparèrent du passager d’un taxi, l’en sortirent  à coups de pied et de crosse puis le basculèrent par-dessus une rambarde au pied de laquelle deux autres miliciens, traînant le malheureux par les pieds, le jetèrent dans l’entrée d’un immeuble où ils le criblèrent de coups de feu.

         D’autres combattants – bien que jaloux de leur indépendance – se rangeaient parfois sous la bannière chiite ou s’en faisait les alliés circonstanciels: ce sont les Druzes. Terribles guerriers, adeptes d’une religion hérétique de l’Islam, ils appliquaient à leurs garçons des règles d’éducation que l’on croyait disparues depuis la chute de Sparte et étaient d’autant moins ménager de leur sang que, mourant au combat, ils étaient assurés de revenir sur terre sous une forme noble (le cheval, par exemple). Essentiellement groupés dans le Metn et le Chouf, ils occupaient à Beyrouth une position stratégique qui leur permettait l’accès au port, dans le quartier dit « le Caracol druze ». Mais le siège de leur fief se trouvait à Moukhtara, véritable nid d’aigle au cœur du massif du Chouf.

         Enfin, on ne saurait oublier la petite communauté kurde qui, le cas échéant, n’hésitait pas à faire le coup de feu au profit des uns ou des autres.

Sur l’ensemble de Beyrouth, et plus spectaculairement chez les

Musulmans, ces différentes factions s’unissaient et se séparaient en permanence, s’alliaient ou s’affrontaient, soutenaient ou combattaient les Palestiniens. Les milices pullulaient. Toutes étaient bien armées. Les mieux  organisées relevaient d’un chef bien identifié, d’autres obéissaient à des chefs auto-proclamés. Les tendances régnaient sur des quartiers dans lesquels elles imposaient leur ordre. Des petits chefs, levant des taxes, « gouvernaient » une rue, un pâté de maisons.

      Ici sévissait la loi musulmane la plus stricte, « la Charia » : femmes entièrement voilées ou jeunes filles usant de tous les subterfuges de la coquetterie ; cafés vandalisés, vitrines des parfumeries détruites, commerçants rackettés ; femmes adultères et consommateurs d’alcool battus en public ; horaires d’accès à la plage différents selon le sexe, les femmes devant en outre se baigner tout habillées…

         Là, au contraire, c’était un Islam tolérant, pratiqué par des Libanais frottés d’occidentalité qui avaient été instruits et éduqués dans les écoles religieuses, généralement françaises, au premier rang desquelles on trouvait l’Ecole St Jean-Baptiste de Lasalle. Ainsi, tel cadre important du Hezbollah qui interdisait l’étude des matières non-islamiques (langues étrangères, histoire naturelle …) dans son secteur

avait inscrit ses deux filles au lycée des religieuses de la Charité de Besançon situé en secteur chrétien, pour qu’elles puissent les apprendre. Cette situation était courante et, matins et soirs, on voyait des bus se présenter aux points de passage de « la ligne verte » pour que les enfants puissent rejoindre leur  établissement scolaire. Le plus cocasse est que, pour les enfants des personnages importants  ce n’était pas des bus qui transportaient les écoliers mais des voitures protégées par des miliciens surarmés, du camp de leur papa… Un capitaine des phalanges chrétiennes auquel je dis mon étonnement de voir fonctionner un tel système me dit : « la sécurité de mon fils qui va à l’école de l’autre côté est garantie par une jeune femme que je loge chez moi. C’est la belle-sœur de ma femme. Elle est Sunnite. Quand la guerre a éclaté elle travaillait de ce côté-ci dans une banque chrétienne de la rue Hamra. Pour ne pas perdre sa place elle travaille quatre jours par semaine en secteur chrétien et  va de l’autre côté les trois autres jours. » «  Mais alors, ton beau-frère… ? Et toi ? Vous risquez de vous tirer dessus » . « Justement non. Sur toute la ligne du front des informations circulent du gendre de celles-ci : « La mère d’Oussama Tarik viendra à 5 heures au pied d’Achrafieh  pour voir son fils » ; Prévenu, le chef du jeune Oussama interpelle son adversaire direct et, à charge de revanche, obtient un bref cessez-le-feu. » . Décidemment prolixe, mon capitaine Kataeb m’apprit même que parfois les fusillades  cessaient, un combattant grimpait sur une barricade en mettant ses mains en porte-voix : « Deux camions de matériel téléphonique sont en train de livrer au Magasin X. On cesse le feu. Venez avec nous ! » Et les ennemis devenus alliés dans le pillage abandonnaient leur poste pour fêter la bonne aubaine. J’étais sidéré de découvrir ce type de guerre. Du coup, j’invitai mon interlocuteur à passer la soirée autour d’un bon mézé  et je l’accablai de questions. C’est ainsi que j’appris que personne à Beyrouth ne se souciait des voitures que les uns ou les autres faisaient sauter devant les établissements scolaires. « C’est ce qu’on appelle les lettres libanaises. Une voiture qui saute une demi-heure avant la rentrée signifie : « Vous voyez ? Une demi-heure plus tard il y aurait eu une centaine de morts. » Généralement le message est bien reçu. Une autre forme de lettre libanaise consiste à faire occuper ou vider des rues. Ce matin, nous avons voulu tâter les défenses musulmanes qui se trouvent dans des conteneurs reliés entre eux, en bas du carrefour Sodeco. Nous avons prévenu le chef de la barricade adverse que des opérations offensives allaient avoir lieu dans tout Beyrouth et nous avons ostensiblement positionné des hommes sur la pente d’en face. Les comptes-rendus  des patrouilles envoyées pour examiner la situation étaient édifiants : la vie était normale dans toutes les rues qui arrivaient au carrefour Sodeco et au carrefour lui-même. En revanche, celles qui, contournant l’obstacle, auraient dû être l’objet de combats étaient vides. « Vous savez, cher ami, que les Libanais sont bavards et bruyants, Une rue silencieuse, une place vide de badauds, signifient qu’il va s’y passer quelque chose… on évacue les femmes et les enfants… »

         Tout ne se passait pas de façon aussi policée car, hélas pour eux,  les Libanais n’étaient que rarement maîtres de leur destin. En fait, la ville n’était jamais en paix. Les Libanais eussent-ils résolus qu’elle le fût que Syriens et Israéliens, plus, évidemment  KGB, CIA et MOSSAD, eussent rapidement réactivé le brasier, par milices interposées

          Une autre inconnue brouillait la lecture de la politique libanaise. C’était la position de l’Armée. Celle-ci n’avait pas vocation à stationner dans le chaudron beyrouthin. débordant d’armes et de combattants de toutes espèces. Mais, les Libanais les plus mal lotis de Beyrouth étaient les Chiites du Sud qui étaient devenus majoritaires et dont les Chrétiens craignaient que leur alliance éventuelle avec les réfugiés palestiniens ne s’exerce à leur détriment. De ce fait, l’Armée, où dominait l’élément chiite, exigea le maintien de la 6ème Brigade à Beyrouth. En compensation, des éléments de la IVème Brigade, plus fournie en Chrétiens furent laissés à Beyrouth.

         Au milieu de ce maelström de passions politico-religieuses, dans les ruines d’un Beyrouth où l’on butait à chaque pas sur les marques – dans la pierre, les institutions et les esprits - de la présence de la France qui avait crée le Liban et en avait fait la seule démocratie du monde arabe, nous étions une cinquantaine de soldats français. Las de voir échouer toutes les combinaisons pour ramener la paix ou, tout au moins instaurer un cessez-le-feu, les chefs des principales tendances s’étaient rencontrés à Lausanne en Février 1984 et avaient demandé à la France de mettre en place un groupe d’observateurs chargés de dénoncer les infractions au cessez-le-feu et, autant que faire se pourrait arbitrer les conflits. Nous étions 52 et on nous confiait le redoutable honneur de succéder à la FMSB (Force Multinationale de Sécurité de Beyrouth) qui avait abandonné la partie en pleine déconfiture dont, pour nous les Français, la mort dans un attentat au camion piégé, le 22 Octobre 1983, de 58 de nos soldats qui occupaient l’immeuble « Drakar ». Ce tragique bilan  autorisait notre départ, comme celui des Américains qui avaient subi eux aussi de lourdes pertes. En revanche, il faut dénoncer les Anglais qui partirent … à l’anglaise, au petit matin par une noria d’hélicoptères de la Royal Navy qui mirent leurs soldats à l’abri sur des bâtiments mouillés au large. Quant aux Italiens … il suffit de savoir que l’on trouvait dans tout Beyrouth des miliciens portant des pièces d’uniforme italiennes qu’ils avaient négociées à nos vaillants alliés pour imaginer de quel poids opérationnel ils pesaient dans la FMSB.

         Puisque nous étions à Beyrouth à la demande de toutes les parties, il semblait évident que nous ne devions jamais être agressés. C’est pourquoi, à part un pistolet, nous n’étions armés que d’un casque blanc et d’une écharpe de même couleur .Nous étions les Observateurs du Comité de Lausanne pour la Surveillance des Accords de Cessez-le-Feu  et on nous appelait « les Mourakiboun ». En ce qui me concerne, rapidement connu dans la plupart des milices, j’étais familièrement baptisé « Bahria » (le Marin)

         Notre zone d’action englobait Beyrouth et sa proche périphérie. Nous étions répartis de la façon suivante : un petit état-major occupait la Résidence des Pins (l’ancien palais de l’Ambassadeur de France, pas encore trop amochée) dont le périmètre était neutre . Tout proche et tout aussi neutralisé, se trouvait le PC où les représentants des tendances et l’observateur français tenaient à jour la situation sur le terrain. C’est là que j’ai passé mes trois premiers jours au Liban jusqu’à ce que j’abdique cette fonction et ce pour deux raisons : l’une parce que j’étais scandalisé de voir les Libanais présents passer en boucle à la TV des films X pendant qu’à l’extérieur leurs petits copains se tiraient dessus ; l’autre raison est plus prosaïque : on m’avait attribué, dans un couvent de bonnes sœurs, une chambre dont la fenêtre donnait sur une mosquée qui, du haut de son minaret débitait – là aussi en boucle – 24 heures sur 24 des discours de l’ayatollah Khomeini dont j’ai encore la voix rauque dans les oreilles. Une douzaine  d’Observateurs  étaient affectés par paires à la surveillance  des « dépôts d’armes » où, en guise de bonne volonté, les tendances avaient stocké armes et munitions. Des caisses d’obus, des RPG rouillés, des mortiers hors service étaient gardés nuit et jour par des miliciens eux-mêmes surveillés par les Français. J’ai visité ces faux dépôts avant d’aller voir les vrais, dont tout Beyrouth connaissait l’existence et le contenu. Des blindés légers et toute la panoplie des armes automatiques encombraient les lieux pendant que nos hommes montaient une garde inutile. Enfin, la trentaine de Mourakiboun restant occupait réellement des postes d’où l’on voyait toute la ville et d’où on envoyait vers les arbitres des tendances des informations qu’ils apprenaient souvent avant nous. Je commandais le poste de la Tour Rizk, un immeuble de 32 étages en bordure du secteur chrétien que la guerre avait trouvé en cours d’achèvement. Seuls occupants, mes subordonnés et moi occupions le dernier étage et la terrasse. L’appartement était immense et nous l’avions meublé sommairement avec des meubles récupérés chez des Libanais du quartier. Pour ne pas créer d’incident diplomatique j’avais interdit qu’on enlevât l’immense croix illuminée que les Chrétiens avaient plantée sur le toit en signe de provocation, ce qui nous valait des tirs de RPG ou de Katioucha en provenance des Chiites d’en face. En conséquence et pour être protégés j’avais extorqué à l’Armée une centaine de sacs de sable. Un camion m’en amena cinq cents que, l’ascenseur attendant sans doute la fin des hostilités pour se débarrasser de ses pannes chroniques, nous montâmes à dos d’homme….de quoi nous mettre à l’abri de n’importe quel calibre.

         La vanité de notre rôle sautait aux yeux mais personne n’osait le dire aux Libanais. En effet, quand il fallait signaler quelque chose on rendait compte par radio et en clair, par exemple, «  accrochage entre Druzes et Chrétiens vers la Menara. » C’était d’autant plus puéril que dès le premier coup de feu chacun savait qui tirait sur qui. On expérimenta une méthode réputée plus sophistiquée et plus confidentielle qui consistait à utiliser des noms de couleur pour coder les objectif : exemple « Bleu tire sur vert ». En moins de 24 heures toutes les milices connaissaient le code-couleur et, à chaque instant, intervenaient sur la fréquence pour nous dire des insanités.

         Il m’est alors apparu clairement que nous ne servions à rien et je résolus d’aller proposer au Colonel patron des Casques blanc un plan que je mûrissais depuis quelques temps : plutôt qu’attendre le début  d’un accrochage, pourquoi ne pas aller au devant de l’évènement et essayer de le tuer dans l’œuf. Je proposai de patrouiller dans Beyrouth deux fois par jour en variant les horaires et les itinéraires,  de beaucoup parler avec les miliciens - les jeunes surtout - pour en tirer des informations. Je proposai de travailler sur un secteur partant du carrefour Sodeco, traversant la « ligne verte », passant par la place Ryad Sol, revenant vers la place des Martyrs et rentrer en secteur chrétien par le passage du port, à ce moment-là tenu par les Druzes. – «  Bien entendu, mon Colonel, je mettrai un point d’honneur à participer à chaque patrouille, à maintenir en permanence deux ou trois hommes à la Tour Rizk et à garder un contact radio permanent avec eux. » « Je suis tenté de vous autoriser à mettre votre plan en pratique mais je crains le refus des autorités libanaises « Je le crains aussi, mon Colonel, mais il faut essayer sauf à admettre notre inutilité. Je dois vous dire que j’ai de bonnes relations avec un Chrétien qui sait tout ce qui se passe à la Quarantaine . D’autre part, je suis en bonne entente avec les jeunes miliciens qui sont laissés à eux-mêmes toutes les nuits…» «  Je suis d’accord pour une période d’essai de quinze jours mais je vous interdis de passer à l’Ouest. Je veux également que vous portiez en permanence votre gilet pare-balles. »

         Le Colonel dirigeait son petit groupe en laissant les plus grandes initiatives aux chefs de poste. Aussi acquiesçai à tout, bien décidé à appliquer mon plan dès la nuit prochaine. De retour à la Tour  Rizk, je réunis mon petit contingent et lui détaillai le plan que je venais de faire accepter au Colonel. J’ajoutai néanmoins : « Nous allons franchir la « ligne verte » y compris de nuit pour savoir ce qui se passe de l’autre côté. Je serai de chaque patrouille. Ces nouvelles activités ne faisant pas partie de notre mission initiale, je ne tiendrai pas rigueur à ceux qui ne voudront pas me suivre. Mais, pour cela, je maintiens fermement mes ordres : le pistolet à la ceinture. Pas de gilet-pare-balles. Avec notre misérable pistolet, payons-nous le luxe de ne pas nous protéger : nous sommes ici chez des amis. Idem pour la progression : marcher au milieu des rues. Laissez les corridors aux rats »

         Non seulement mes subordonnés suivirent comme un seul homme mais les autres chefs de poste adoptèrent mon plan quitte à y apporter quelques améliorations. Le Colonel avait sans doute bien plaidé notre cause puisqu’aucun responsable libanais ne vint en gêner l’exécution. Toutes les nuits, des contacts amicaux avec les jeunes miliciens nous ramenaient des informations. Je rentrais de la Quarantaine avec des flots de renseignements sur les mouvements des bateaux civils, sur leur cargaison, la destination de celle-ci…

         De statique notre mission était devenue dynamique. Ainsi vit-on des observateurs armés d’un seul et dérisoire pistolet qu’ils gardaient à la ceinture s’interposer entre des combattants et courir sur les barricades pour arrêter les tirs. Ainsi les vit-on aller palabrer autour d’une tasse de thé d’une milice à l’autre afin d’éviter les effusions de sang. Et tels étaient le courage et l’abnégation de ces Français, telle était leur réputation d’impartialité qu’ils parvinrent souvent à faire taire les armes. Les 5 tués du corps des Observateurs témoignent que ce ne fut pas toujours chose facile que d’aller, armé de son seul casque blanc, raisonner des énergumènes surarmés.

         Avant de clôturer ce long rappel de souvenirs, j’aimerais raconter deux anecdotes. Un matin, après avoir visité les décombres des souks de Beyrouth, je décidai d’entrer dans ce qui restait du cinéma « Rivoli » qui avait été la plus belle salle de spectacle du Liban. Ce cinéma barrait l’extrémité Sud de la place des Martyrs, laquelle se trouvait à cheval sur la « ligne  verte. » C’est dans ce cinéma qu’eurent sans doute lieu les combats les plus violents sur le front Beyrouthin. Les uns entrant par l’Ouest, les autres pas l’Est, des vagues de combattants se ruèrent les uns sur les autres pendant des heures. Les Chrétiens finirent par l’emporter après avoir introduit un canon dans la salle avec lequel ils tiraient à bout portant à travers les murs effondrés. La largeur de la rue ne laissait pas aux obus le temps d’exploser et c’est leur impact qui causait les plus gros dégâts. Depuis les étages, les Chrétiens télécommandaient des modèles réduits lestés d’une charge explosive qu’ils guidaient par un jeu de miroir vers les fenêtres d’où on leur tirait dessus. Quittant le Rivoli, je me dirigeai vers la rue Ouadi Abou Jmil où jadis vivaient les Juifs. Tout à coup mon attention fut attirée par une pancarte criblée de balles sur laquelle on pouvait encore lire « Besançon ». J’allai toquer à la porte et je fus emmené chez la Mère Supérieure de l’Ordre de Ste Jeanne-Antide, des religieuses de la charité de Besançon, plus commodément appelées « les Besançon » ou « les Grises ». Il suffit que je me présente pour être excellemment bien reçu puisque la maison mère des Grises se trouve à Besançon où une caserne porte mon nom. Visite des deux ou trois classes laissées à peu près intactes par les combats. Présentation des religieuses parmi lesquelles deux novices , une Syrienne et une Libanaise brûlent d’impatience de partir pour la Franche-Comté où un séjour est nécessaire avant de prononcer les vœux. Ces deux petites sœurs ressemblent à des gamines de 15 ans ; la Libanaise a assisté à la prise d’Allah par les Druzes et elle a vu ses parents sciés entre des planches. J’apprends que, dans le quartier arménien de Bourdj Hamoud, une religieuse jurassienne (qui s’avèrera être une lointaine

cousine) tient un dispensaire. Cette religieuse, décorée de la Légion d’Honneur était une véritable guerrière et le récit de ses exploits sur toute l’étendue du Liban, vaudrait un livre à lui seul. Grâce à mes payses comtoises, j’obtiens un sauf-conduit pour me rendre avec un guide à Beskinta, dans le Mont Liban, où une douzaine de « Grises » recueillent tous les orphelins qu’on leur ramène.

         La seconde anecdote que je gardais pour la fin aurait pu avoir des conséquences tragiques. Comme dit plus avant , l’Iran était présent à Beyrouth par l’intermédiaire des « Gardiens de la Révolution », jeunes gens lugubrement vêtus et enturbannés. Ils ne combattaient pas mais assistaient à tous les coups durs. En surdose permanente, roulant des yeux blancs, ils faisaient peur. Ils faisaient la loi dans un quartier (Mar Michael) où il m’avait été expressément défendu de me rendre. L’un d’entre eux, kalachnikov en batterie me fait signe de me ranger. Deux ou trois autres tournent autour de ma Jeep. On me demande mes papiers et je les montre avec des picotements dans la nuque : le moins qu’on puisse dire c’est que celui qui se trouvait derrière moi avait une véritable tête d’assassin. Aux murs et aux lampadaires flottaient de grandes bannières noires écrites en arabe. De plus en plus alarmé je cherchais quelle contenance prendre. A tout hasard, je demande au plus jeune qui avait l’air moins dopé que les autres : « Qu’est-ce qui est écrit là ? C’est une prière ? – Non, c’est des paroles du Saint Homme » me répond-il d’un ton glacé .  Je décidai de jouer mon seul atout. Le drapeau libanais et le drapeau franc-comtois pendaient à l’antenne de mon véhicule. Je les déployai avec mon plus aimable sourire  «  Et ça ; tu sais ce que c’est » ? Les croque-morts reprirent en chœur : «  Pigeot ! La toumobil Pigeot ! Je profitai de la bonne humeur apparente pour m’éloigner quand le jeune qui parlait assez bien le français me rattrapa et me demanda de lui faire cadeau du drapeau comtois. Je ne voulais absolument pas m’en séparer. Ce que voyant, il me redemanda mes papiers et m’ordonna de mettre pied à terre. Je recommençais à avoir une trouille noire. Pour meubler le temps je lui posai alors la question que j’aurais dû garder pour moi . « Tu parles bien le français. Tu as juste un peu l’accent libanais ». A ces mots, l’autre pique une crise, m’enfonce le canon de sa Kalachnikov dans le nombril et se met à trépigner « Je suis pas Libanais, je suis Iranien ! » J’avais seulement oublié que les fanatiques musulmans voulaient à tout prix passer pour Iraniens et pour « Gardiens de la Révolution ». Cette fois j’admis que j’étais cuit. Je voyais ma mort dans les yeux de l’autre agité. Sans penser à ce que je faisais, je pris alors délicatement le canon de la Kalach et, doucement, sans à-coup, je la détournai en disant à l’enragé « Oui, c’est vrai, tu es Iranien ! » La tension retomba d’un coup et un Gardien me fit signe de partir au plutôt. Je dois à la vérité de dire, que, moins de 500 mètres après, j’allai m’isoler derrière un tas de décombres où je laissai libre court à l’improvisation de mes entrailles.

         Voilà une petite part de ma part de Liban. J’ai vu dans ce pays des choses magnifiques, j’y ai fait des choses dont je suis fier et je regrette de ne pas en avoir fait plus. J’ai touché du doigt l’amour que peut susciter la France. J’ai eu l’honneur d’être de ces « Casques Blancs, d’Aoüt 1984 à Février 1985 ; Je suis fier d’avoir fait partie de cette mince cohorte dont le courage a correspondu aux yeux des Libanais à l’image qu’ils se faisaient de la France et qu’elle ne mérite plus mais à laquelle j’ai fait semblant de croire.

J’ai, en toute conscience pratiqué un souverain mépris du danger pour rester fidèle à cette image qui représente pour moi le vrai visage de ma Patrie, celui dont mes compatriotes ne veulent plus mais qui a

encore cours partout dans le monde où des hommes sont opprimés.

 

C’est en rentrant de Beyrouth que, le cœur déchiré, j’ai décidé de quitter la Marine.

 

PS : Dans un moment particulièrement difficile où j’ai été pris dans un violent combat entre des Druzes et des soldats de la IVème Brigade, j’ai pensé un moment que ma dernière heure était arrivée. J’ai alors pris la décision d’offrir une croix à mon village si  la Providence me permettait de le revoir un jour.

         J’ai tenu ma promesse. Portant l’inscription « Remerciements pour Beyrouth », ma croix a été érigée au centre de Gillois (Jura)

 

 

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